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Projet Europe 2040 : 10 grands chantiers pour « une Europe à nouveau positivement visible au niveau mondial »

L’identification de ces dix chantiers résulte de débats en ligne menés depuis quelques mois par LEAP en partenariat avec AEGEE dans le cadre du lancement du Projet Europe 2040.

La grande différence entre le projet européen il y a soixante-dix ans, ou encore il y a trente ans, et le projet Europe2040 aujourd’hui, c’est que l’Europe n’est plus un horizon, car l’horizon est désormais le monde. Les grands enjeux de société sont en effet mondiaux : maîtrise des géants de l’économie mondiale, invention de modèles économiques soutenables, réinvention d’une gouvernance mondiale, gestion des ressources naturelles, réforme du système monétaire international, réduction des inégalités, stabilisation des populations : la liste est longue des grands sujets de société qui n’ont rien de national, ni d’européen. La question est donc : sommes-nous mieux positionnés sur le socle européen ou sur le socle national pour nous rapprocher de ce nouvel horizon ? La réponse semble évidente (l’Europe). Et pourtant, au cours de cette dernière décennie, l’Europe nous a donné des raisons de douter de cette évidence. Profitons-en alors pour partir de ce point de vue distancié sur l’Europe pour en concevoir sa nouvelle étape : quelle place et quel rôle pour l’Europe dans le monde ? De quoi enthousiasmer les jeunes, LEAP l’a testé pour vous !

Un bel objectif de départ pour un projet Europe2040 consisterait à viser à rendre l’Europe à nouveau visible au niveau mondial, plus précisément à rendre « l’Europe à nouveau positivement visible au niveau mondial ».

Le mot « positivement » oblige à redéfinir nos valeurs communes, telles que paix, prospérité partagée, démocratie, humanisme, soutenabilité…

Le mot « visible » suggère des notions d’image fondées sur des réalisations concrètes (pas seulement des valeurs affichées), telles que : être à la pointe de l’innovation en matière de modèle politique (inventeur de la démocratie supranationale du XXIe siècle), de modèle économique (inventeur de modèles de production de richesses fondés sur la croissance non-matérielle), de modèle financier (inventeur d’un eurosystème capable de financer nos projets de société communs), de modèle technologique (inventeur d’un modèle de société basé sur les nouvelles technologies, mais centré sur l’humain), etc.

Le mot « Europe » ouvre la réflexion sur les spécificités de la valeur-ajoutée européenne aux défis mondiaux, mobilisant à nouveau nos valeurs, mais aussi nos principes de diversité positive, d’héritage culturel et historique communs, et plus généralement nos apports spécifiques au système politique, économique, social et technologique mondial.

L’expression « au niveau mondial » réaffirme que le prochain chapitre de l’Histoire européenne ne saurait être écrit sans avoir le contexte mondial clairement à l’esprit.

Le « à nouveau » rappelle que jusqu’au début des années 1990, l’Europe a présenté au monde un modèle original convainquant (avec Erasmus, son modèle d’intégration régionale, son principe démocratique et son objectif de paix) et qu’il faut faire en sorte de luire (« to glow ») à nouveau.

Sur la base de ces considérations préliminaires, 10 chantiers de réflexion pour un projet Europe 2040 peuvent être déclinés.

. Culture : les Européens doivent se réancrer dans leur héritage historique et culturel

Les trente dernières années de construction européenne ont davantage gommé que valorisé les apports spécifiques de chaque Nation (rappelons que les euros – pièces et billets – n’ont pas trouvé le moyen de présenter les grands personnages ou monuments de notre histoire partagée[1]). C’est l’une des raisons du rejet du projet européen par les peuples. Si les États-Unis d’Amérique se sont construits sur une page blanche, l’intégration européenne, quant à elle, n’est qu’une nouvelle étape des histoires assumées de ses parties constitutives[2].

. Diversité : les Européens doivent prouver par l’expérience que la diversité combinée est plus riche que l’uniformité organisée

Pour cela, l’Europe doit se refonder spécifiquement sur sa diversité linguistique, la valorisation des différences, la combinaison des complémentarités… C’est à cette source uniquement qu’elle concevra un modèle pérenne, susceptible de faire adhérer ses populations et d’inspirer d’autres régions du monde comme l’Inde ou l’Afrique. Les nouvelles technologies sont là pour aider. Nous verrons plus loin comment le retour au principe de diversité linguistique est aussi un moyen de repositionner l’Europe comme un carrefour de la planète, plutôt que comme ce cul-de-sac du monde anglo-saxon qu’elle est devenue en trente ans.

. Jeunesse : les Européens doivent intégrer les jeunes à la construction de l’avenir dont ils sont les propriétaires majoritaires

Le renversement temporel caractéristique du XXIe siècle impose des systèmes décisionnels intégrant davantage l’avenir – et donc les jeunes – dans le cadre de démarches résolument transgénérationnelles. Finies les « Europe de la jeunesse » où les jeunes font la claque aux déclarations des vieux ! Finis aussi les forums jeunesse à part des grands conciliabules. Les générations doivent travailler ensemble en combinant toutes les valeurs ajoutées de leurs spécificités générationnelles.

. Démocratie : les Européens doivent avoir l’ambition d’inventer et de mettre en place les principes et mécanismes de la démocratie au XXIe siècle

Les enjeux auquel le principe démocratique est confronté au XXIe siècle sont de l’ordre du redimensionnement : monter à des niveaux supranationaux de gouvernance, intégrer des tailles de population sans commune mesure avec ce que l’on a connu, intégrer de nouveaux degrés de diversité (linguistique, ethnique, confessionnelle…), approfondir l’implication de ces populations dans les processus décisionnels. Les outils technologiques existent aujourd’hui pour répondre à tous ces défis. Il est urgent d’« uberiser » nos démocraties. Les Européens seraient certainement fiers d’être à la pointe de ce progrès-là !

. Education/Information: les Européens doivent créer les conditions d’une mise à niveau des acteurs de leur démocratie (citoyens, journalistes, élus, fonctionnaires…)

Aujourd’hui, il n’y a pas que les Africains qui n’ont pas le niveau d’éducation requis pour « avoir droit à la démocratie »[3]. Américains et Européens voient leurs démocraties chanceler sous le coup de leur déconnexion de l’immense reconfiguration technologique et géopolitique du monde. Le monde a tellement changé que les acteurs statiques de nos démocraties ne sont plus à la hauteur de leurs responsabilités. Éducation et information sont au cœur de cette mise à niveau, devant permettre aux citoyens, journalistes et politiques d’intégrer une quantité et une diversité au moins décuplées de données pour prétendre maîtriser l’extrême degré de complexité de la nouvelle réalité.

. Paix : les Européens doivent redevenir pratiquants et promoteurs de paix durable

L’objectif premier de la construction européenne, c’est la paix. Mais nous savons aussi que c’est le slogan préféré de toutes les dictatures[4]. C’est ce paradoxe que les Européens ne doivent pas perdre de vue, réinventant sans cesse les conditions d’une coexistence harmonieuse des Nations entre elles sans déroger aux principes de liberté et de démocratie. C’est dans la résolution de ce paradoxe que se situe la pérennité des solutions inventées. Au regard des grandes tensions traversant les sociétés européennes et mondiales, il est temps de repartir de cet objectif premier pour penser le prochain édifice européen.

. Humanisme : les Européens doivent réaffirmer la centralité de l’être humain dans l’environnement naturel et technologique

À l’heure où l’humain est perçu comme la source de tous les problèmes (environnement, guerres…) et comme profitablement remplaçable (IA, transhumanisme…), aboutissant à l’immense perte de sens de la notion de progrès que l’on sait, les Européens feraient œuvre utile en remettant rapidement à la mode l’humanisme qu’ils ont inventé et promu à la Renaissance et au siècle des Lumières, notamment[5]. C’est là un immense chantier de réflexion/actions consistant à renverser une tendance dramatique par des mesures concrètes, nécessitant une mobilisation large d’éducateurs, politiques, scientifiques, sociologues, économistes… L’enjeu est le contrôle des outils technologiques surpuissants développés en quinze ans par les scientifiques. De quoi occuper à bon escient les vingt prochaines années !

. Environnement : les Européens doivent reprendre leur place de numéro 1 comme inventeurs/promoteurs de modèle économique soutenable

La Chine a repris le flambeau du combat pour l’environnement, il suffit de regarder le nombre et le prix des véhicules électriques que les Chinois achètent (7 500 € ![6]). Pendant ce temps, l’Allemagne a rouvert ses mines de charbon et Macron a dû reculer sur sa taxe diesel… Pour que l’Europe redevienne une source d’inspiration en matière d’environnement, il faut aborder la question des moyens (la transition écologique, ça coûte cher), celle de l’imagination (on parle d’invention d’un nouveau modèle économique – non fondé sur la croissance matérielle, rien de moins) et celle de la volonté politique (de très gros intérêts occidentaux ne sont pas prêts et bloquent le processus). Mais soyons très clairs : seules les économies des pays/régions qui auront résolument pris le train de la transition écologique compteront au XXIe siècle !

. Villes : les Européens doivent mettre en place leur réseau de villes et l’inscrire dans l’architecture de gouvernance

Les villes émergent comme des acteurs à part entière de la gouvernance. Gérant des populations de la taille de pays, elles constituent un maillon de proximité aux citoyens et d’expérimentation technologique sociale absolument unique. Elles ont en outre l’avantage de ne pas être en concurrence avec les États puisqu’elles ne gèrent pas des territoires, mais des carrefours de population. Leur prise en compte et leur organisation en réseau européen permettra de superposer à la carte en patchwork des blocs-pays, une carte en réseau des points-villes passant plus naturellement les frontières. L’Europe renouerait ainsi avec une caractéristique de sa géographie pré-XIXe siècle. Les villes, plus encore que les pays, ont inventé l’histoire européenne. Un réseau européen des grandes villes se connectera aussi facilement aux grandes villes du reste du monde. C’est enfin à ce niveau-là que se situent les grands enjeux liés à la concentration de très grandes populations.

Figure 3 –Villes européennes. Source : PBL Netherlands Environmental assessment agency[7]

. Finance : les Européens doivent créer des outils de financement à la mesure de leurs ambitions

Si l’Europe disparaît des radars mondiaux, c’est qu’elle n’a pas réussi à créer les outils financiers adaptés à sa taille et à ses ambitions. Qu’il s’agisse de capacité fiscale, d’outils financiers en euro (places, bons, banques…) ou d’internationalisation de sa monnaie, il y a encore beaucoup à faire pour que l’Europe soit capable de financer les infrastructures communes dont elle a besoin pour faire tourner ses économies, et d’arrêter l’hémorragie des inventions européennes vers les majors américaines et bientôt chinoises. Gafam européens, exploration spatiale, recherche, smart-cities, nouvelles technologies, transports modernes, préservation de la nature… Pour être à nouveau visibles, les Européens vont d’abord devoir en trouver les moyens.

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[1]      À ceci, on nous répond souvent que c’était impossible de mettre d’accord les États. Ce n’est bien évidemment pas les États qu’il fallait impliquer là-dedans, mais directement les citoyens, en lançant un grand sondage de type : « Citez trois personnages importants de l’histoire/culture européenne non ressortissant de votre pays. »

[2]     Les Européens pourraient, par exemple, s’organiser pour se réapproprier et protéger leurs patrimoines des excès d’une industrie touristique hors contrôle. Des échanges d’expérience autour du superbe modèle britannique du National Trust seraient aussi les bienvenus. Source : BBC, 23/09/2017

[3]      Vous avez forcément déjà entendu de genre d’argument…

[4]     Y compris européenne. Voir l’article de Franck Biancheri : 1936: Le Nazisme apporte la Paix ; 1956: Le Communisme c’est la paix ; 2006 : L’Europe fait la Paix (2006). Source : AAFB

[5]     Lire cet excellent article du Monde à ce sujet. Source : Le Monde, 15/11/2018

[6]      Source : Automobile-propre, 28/12/2018

[7]      Nous recommandons la lecture du dossier dans lequel nous avons trouvé cette image. Source : PBL Netherlands Environmental Assessment Agency

 

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